Sylwan B. et Réfabert Ph. (2010). Freud, Fliess, Ferenczi, des fantômes qui hantent la psychanalyse, Paris, Hermann, 302 p.

 

Premier livre de la Collection de l'Association Européenne Nicolas Abraham et Maria Torok chez Hermann, dirigée par Claude Nachin et Jean Claude Rouchy, cet ouvrage important rassemble les travaux psychanalytiques de Barbro Sylwan (1973-2009), seule et en collaboration avec Philippe Réfabert qui donne au livre son introduction et des contributions personnelles.

 

Une brève préface de Serge Tisseron met l'accent sur les travaux de B. Sylwan sur le Petit Hans et, en particulier sur son deuxième article, le Verdikt, travail princeps qui éclaire le rôle de Freud dans la vie et la phobie du petit patient, et réintroduit le rôle des relations intersubjectives dans l'entourage du garçon, en opposition à la seule considération du complexe d'Œdipe.

 

Les remerciements de Barbro Sylwan s'adressent à Freud, à ses amis et à ses patients et en particulier à Claude Nachin pour la préparation de cette édition de ses travaux.

 

L'introduction de Philippe Réfabert est un texte original qui place l'œuvre après la Shoah où Nicolas Abraham avait perdu presque toute sa famille et à laquelle Maria Torok avait échappé miraculeusement, couple dont Barbro Sylwan était l'amie depuis 1953. Ces deux psychanalystes ne pouvaient avaliser la pratique de ceux qui versaient tout innommable impensable au compte de la figure d'Œdipe. B. S. et Ph. R., par « une affinité, à l'époque, encore impensée », se sont mis « à explorer l'histoire de la psychanalyse et de son inventeur avec les outils de pensée que Nicolas Abraham avait forgés en approfondissant les travaux de l'école hongroise de Ferenczi à Hermann. Dans la résistance à l'affadissement de la psychanalyse, Réfabert souligne également l'intérêt des œuvres de Lacan et de Winnicott.

 

Les auteurs partagent avec l'ensemble du mouvement psychanalytique une fidélité à Freud découvrant que la vie psychique avait un sens et que celui-ci était à découvrir dans l'enfance, les concepts fondamentaux étant « enfance », « conflit psychique », « répétition » et « transfert ». Ils se dégagent de la vulgate freudienne en contestant que l'ensemble des traumatismes psychiques puissent être versés au compte de la sexualité et que les faits rapportés en séance puissent tous être pris pour une mise en scène de fantasmes sexuels.

 

A partir de là, B. S. et Ph. R. se sont mis à rechercher, à côté de M. Torok, non pas les ressorts que tout le monde connaissait à l'œuvre freudienne mais « les drames que cet édifice monumental symbolisait, dont cette construction était la trace ». C'est ainsi que les lecteurs vont (re-)trouver dans ce livre, après les travaux sur le petit Hans, des textes sur Dora, sur Freud, Emma Eckstein et Fliess, et sur l'Acropole qui éclairent mieux la vie et l'œuvre de Freud que l'hagiographie freudienne qui avait cours jusqu'aux années 1980 (et au-delà chez certains). Un article est consacré aux demi-frères de Freud à Manchester. Le conflit entre Freud et Ferenczi autour du Trauma se trouve rejugé.

 

A partir de la réévaluation du Trauma et de ses conséquences psychiques durables, B. S. traite en lien avec M. Torok et A. Covello, de séquences traumatiques dans l'histoire personnelle et familiale de Mélanie Klein-Reizes.

 

B.S. a consacré deux textes d'hommage à M. Torok et à  N. Abraham. Le premier évoque le père du petit Hans qui avait dit dans une conférence que la technique freudienne mettait aux mains des connaisseurs de l'âme un outil fin et fragile pour explorer l'inconscient qui ne serait d'aucun secours à un « bousilleur d'âme ».

C'est l'occasion de placer Maria parmi ces « fins connaisseurs » bien qu'elle ait rencontré des bousilleurs sur son chemin. Le second texte se termine sur Nicolas, poète, traducteur de poètes difficiles et précieux.

 

Le livre se termine par deux textes où la patte de Philippe Réfabert est dominante. Un texte de lui seul sur les langues de rêve de Freud. Ce texte a été rendu possible par le livre de M. Schur, le médecin personnel de Freud. C'est ainsi que Réfabert a découvert que la langue des rêves de Freud est le yiddish et la langue des filous (Gaunersprache) ce qui reconduit l'analyse des rêves du père fondateur vers le drame de la vie de son père et de son oncle faussaire par d'autres chemins que celui suivi auparavant par Maria Torok. Enfin, l'analyse d'un trouble de Freud sur l'Acropole trouve aussi sa meilleure élucidation grâce à la proximité du mot « Parnasse » et du mot yiddish « Parnosse ».

 

Le dernier chapitre ferme la boucle ouverte par l'introduction en invitant à distinguer les organisations psychiques qui relèvent du refoulement dynamique de celles qui relèvent du post-traumatique. L'introduction nous invitait à distinguer, à la suite de Ferenczi, de Nicolas Abraham et de Maria Torok, le paradoxe freudien (Sois comme le père - ne sois pas comme le père) du paradoxe ferenczien (sois vivant - sois mort). Ferenczi avait appris que le lien avec « l'enfant vivant » en chacun de nous (découvert par Freud) pouvait avoir été mis à mal, voire détruit.

 

Voici un livre que tout psychanalyste devrait lire à la fois pour comprendre l'évolution de la psychanalyse de Freud à nos jours et pour saisir au mieux l'importance de la magie des langues dans la pratique de la méthode psychanalytique.